presse

 La famille, dernier rempart contre la précarité ?

Le Centre d'Action Laïque vient d'éditer un outil de réflexion intitulé "Familles, qui êtes-vous?", pour lequel j'ai eu l'honneur de contribuer en y associant les facteurs de précarisation. Je livre volontiers cette contribution ici, sachant que l'ensemble de l'ouvrage est téléchargeable, gratuitement, sur http://www.laicite.be 

 

Depuis plusieurs années, la problématique de la pauvreté est interpellante. Toutes les études nous confirment que même en situation de crise, nos sociétés européennes connaissent des niveaux de vie « acceptables ». La réalité sur le terrain est bien loin de cette appréciation générale et lénifiante. En effet, un examen plus approfondi de la question révèle une tout autre réalité.

Un processus de paupérisation auquel nul n’échappe

Le processus de paupérisation de nos sociétés occidentales est réel et touche les composantes les plus fragiles. Les conséquences des crises financières et économiques successives que nos pays subissent depuis de longues années et les mesures gouvernementales prônant l’austérité – parfois aveugle, toujours inique – élargissent le champ de la pauvreté au point tel qu’aujourd’hui, il devient de plus en plus complexe de lui définir une sociologie propre. Ainsi, l’appauvrissement s’impose à un grand nombre de personnes comme une expérience quotidienne. En effet, de nos jours, l’augmentation des inégalités dans les économies avancées s’accompagne notamment d’un affaiblissement d’une classe moyenne de plus en plus confrontée à une pauvreté structurelle. En d’autres termes, nul n’est – pour la grande majorité de ceux qui composent les différentes classes sociales propres à nos sociétés de consommation – à l’abri de la pauvreté.
 
Cette paupérisation de l’ensemble des classes sociales ne peut qu’interpeller. Ne peut-on pas mesurer le caractère démocratique d’une société à l’aune de ses politiques menées pour lutter contre la pauvreté ? Le caractère abject de la pauvreté et ce qu’elle induit comme phénomène d’exclusion ne peuvent être tolérés. Pourtant, la pauvreté s’impose aujourd’hui comme une norme pour nombre de nos concitoyens tout en marquant, in fine, l’émergence d’une société qui ne peut être légitimée dès lors qu’elle fait fi des principes fondamentaux de solidarité et d’humanité.

Là où la décence morale et la responsabilité sociale imposeraient aux gouvernants de consolider des politiques publiques en faveur des plus faibles et démunis, on assiste tout au contraire à l’avènement d’un cynisme économico-financier imposant aux déshérités des coupes budgétaires radicales qui en font les premières victimes. Bien plus encore, le désengagement décomplexé du contrat social est en rupture avec les fondements même du contrat de solidarité. L’évolution globale des relations entre le citoyen, l’État et l’économie laisse supposer l’abandon progressif d’une logique d’État providence pour un État social actif, sous couvert d’une approche libérale, aux dépens de toute intervention sociale centrée sur l’émancipation de l’individu.

Le rôle central de la cellule familiale

A priori garante du lien social ultime, et quelles que soient ses facultés de mise en œuvre de « stratégies adaptatives » face à de nouvelles contraintes économiques, aucune cellule familiale – bien que premier lieu de l’identité – n’est exemptée du risque de voir ses fondements vaciller. Une situation d’extrême pauvreté peut ainsi tendre à une grande fragilisation des liens familiaux jusqu’à atteindre, parfois, un véritable délitement des structures internes. La pauvreté peut donc fragiliser les familles jusqu’à les menacer dans leur existence. Par-delà les conditions de vie précaires dans lesquelles une entité familiale peut tomber, le regard négatif de la société et l’absence de perspectives quant à l’avenir offert aux enfants participent à une insécurité socio-économique déstructurante.

Pourtant, pour les personnes précarisées, la famille demeure le dernier espace de résistance face aux pressions de tout ordre. Forte de son rôle de socialisation primaire et secondaire, la cellule familiale garde en son sein les liens ultimes de solidarité dès lors que le tissu social externe s’est désagrégé. Plus encore, elle se renforce en tant que pôle intégrateur lorsque des difficultés économiques apparaissent. En tant que cercle social restreint, la famille protège contre les risques d’exclusion sociale par l’apport matériel, l’appui psychologique et moral garantissant ainsi un cadre de référence.
 
Néanmoins, vivre en famille et vivre sa propre solidarité familiale est un droit qui est souvent compromis, voire entravé par la pauvreté. Face aux difficultés économiques qui l’attaquent, la famille est en proie à l’obligation de s’adapter. Plus qu’une adaptation, il s’agit véritablement d’une mutation des pratiques. Car tout phénomène de paupérisation impose à celui qui le subit une institutionnalisation des comportements. Les restrictions finissent par s’imposer comme une normalité d’action ou de discipline. Ainsi, nombre de cellules familiales, aussi diverses soient-elles dans leur structuration – classiques ou monoparentales, nombreuses ou nucléaires – et confrontées à une exclusion sociale avérée, se voient obligées de repenser leurs gestes de tous les jours. Des pans de vie déterminants en sont affectés : l’éducation où l’on constate une accessibilité réduite à un enseignement de qualité, voire un risque de déscolarisation, la mobilité, la vie socioculturelle où le champ des loisirs se réduit ou disparaît, la santé où tout se gère en réponse à l’urgence, l’alimentation en quantité insuffisante et en moindre qualité, ou encore la notion de confort de vie avec des logements inadaptés et des mesures quotidiennes de l’eau, du gaz ou de l’électricité.
 
Perception de la pauvreté

La pauvreté n’est pas un malheur privé. Elle n’est pas non plus prédestinée, mais résulte plutôt d’une combinaison d’éléments.   La pauvreté demeure néanmoins trop souvent génératrice de stéréotypes à l’encontre de ceux qui la subissent. Pourtant, la pauvreté n’est pas débattue sur la place publique comme elle devrait l’être, à savoir comme une problématique qui concerne tout le monde et non uniquement ceux qui en sont victimes. Il s’agit donc de faire évoluer les consciences et les perceptions afin de se détacher de la catégorisation automatique que nombre de citoyens effectuent dès lors qu’ils sont confrontés à un exemple de pauvreté. En effet, il est aisé de lier certains comportements à certaines assuétudes alors que celles-ci ne diffèrent pas véritablement entre personnes en situation de pauvreté et les autres couches de la population. Toutefois, à certains égards, des constats s’imposent et peuvent concerner des difficultés accrues dans la scolarité, la « malbouffe », certains défauts d’éducation ou des comportements violents. Ces constats découlent en fait directement de la situation de précarité et pas l’inverse. La précarité est plutôt la cause de certains comportements et pas la composante d’une manière d’être.

Quoi qu’il en soit, de cette perception faussée émergent de véritables souffrances sociales. Et si ces dernières apparaissent, cela signifie que le pacte mutuel du respect des citoyens est brisé. Toute souffrance sociale pourrait être évitée dès lors qu’un processus de déconstruction des raisonnements simplistes est engagé. Car l’interprétation des situations au départ de normes de comportements est parfois une humiliation incontournable. Ainsi, les enfants en proie à la précarité familiale souffrent et l’intègrent comme une limitation normalisée de leurs droits de vie.

Inégalité des compositions familiales face à la pauvreté

Dès lors que la composition familiale influence le niveau de vie du ménage, ces différentes structures familiales ne peuvent faire face au risque de pauvreté avec les mêmes outils. Tout simplement parce que la structure même de la famille définit en grande partie les capacités économiques du ménage via notamment l’intensité et la stabilité avec laquelle ses membres travaillent. Ainsi, plus le contrat de travail est de longue durée, plus faible est le risque de pauvreté. Par ailleurs, il est montré que les personnes vivant en couple et sans enfants disposent d’un niveau de vie relativement plus élevé que les personnes seules ou les familles monoparentales qui voient la charge familiale des enfants souvent reposer sur un seul revenu. Les facteurs de risques de pauvreté des ménages monoparentaux sont multiples et interdépendants les uns des autres.
 
Proportionnellement, les enfants sont plus nombreux à être pauvres que le reste de la population (18,7 % contre 15,3 %), que l’on prenne l’indicateur monétaire ou les indicateurs fondés sur les conditions de vie de ces enfants, à savoir une nourriture saine, des chaussures, des vêtements, un peu de loisirs, quelques livres. En Belgique, 424 000 enfants vivent sous le seuil de pauvreté. En Wallonie, il s’agit de deux enfants sur dix ; en Flandre, de un sur dix et à Bruxelles, de quatre sur dix qui vivent cette situation ou subissent la déprivation, c’est-à-dire l’absence d’un certain nombre de biens ou de services considérés comme nécessaires. Il n’est donc pas étonnant que tous les aspects propres à une précarité structurée et « institutionnalisée » engendrent un impact négatif sur les différents domaines de vie et le développement des enfants touchés par la pauvreté.

En Belgique, plus de 465 000 familles sont monoparentales et 725 000 enfants sont concernés. La crise n’épargne pas cette typologie de ménages. Le taux de pauvreté y est par ailleurs excessivement supérieur à celui connu au sein de la population globale (35,5 % contre 15 %). Le chômage touche plus largement ces familles (16,4 % contre 5,1 %) qui, en outre, sont plus actives sur le marché du travail en temps partiel que le reste de la société. Pauvreté et monoparentalité supposent également que l’on porte une attention plus précise à l’égard des femmes. En effet, ces dernières représentent près de 83 % des chefs de famille monoparentale. Il importe donc de se pencher sur leur parcours de vie spécifique afin de mieux comprendre les mécanismes qui président à leur situation propre de pauvreté et, en conséquence, de trouver des solutions adaptées, structurelles et à long terme.

Femmes et monoparentalité

De réelles différences économiques apparaissent au sein même des familles monoparentales dès lors que le chef de famille est une femme ou un homme. La question du genre est un élément à part entière du risque de pauvreté. La majorité des cellules monoparentales est féminine. Les femmes sont les plus touchées de manière frontale par la précarité, car bien souvent elles ne bénéfi-cient pas de revenus propres. Plus interpellant encore, leurs revenus sont souvent insuffisants malgré une activité professionnelle. Or, la précarité naît de l’interdépendance déséquilibrée entre différents domaines de la vie : emploi, logement, culture, santé, couple, enfants, revenus, temps, mobilité. Ces réalités s’entrechoquent, s’entrecroisent, s’emboîtent difficilement. Les femmes sont prises au cœur de cet enchevêtrement. Cette dépendance économique des femmes, résultat de politiques sexuées conduit celles-ci à faire des choix par défaut pour elles et leur famille.

Lutter contre la pauvreté des femmes en situation de monoparentalité suppose d’instaurer majoritairement des mesures de justice sociale pour combattre les inégalités de genre. Ces mesures touchent à l’emploi (égalité salariale, lutte contre la féminisation du temps partiel, revalorisation des  emplois « féminins »…), au logement (augmentation du nombre de logements sociaux et du  nombre de logements en location dans les agences immobilières sociales, contrôle des prix des loyers…) et à la mise en place de services publics tels que l’accueil des enfants (financement de solutions  collectives de garde pour les 0-3 ans, investissement dans l’accueil extrascolaire…) ou la prise en charge des personnes dépendantes. Il est indispensable de penser à l’émergence de mesures correctives concrètes permettant d’accroître les revenus des familles monoparentales.

Conclusions

La pauvreté n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’une combinaison de plusieurs facteurs en rupture. Cette situation d’instabilité remet en cause des droits fondamentaux et doit être considérée comme une entrave aux conditions de la réalisation démocratique d’une communauté de citoyens dans un rapport d’égalité. La difficulté, la souffrance se marquent dans tous les pans de la vie. Vivre chaque jour dans des conditions précaires consiste à se battre à chaque instant pour conserver aux yeux de la société le respect légitime du statut de parents et de citoyens. Obtenir une écoute sans préjugés nécessite beaucoup d’énergie. Conserver sa dignité face aux enfants, aux institutions, que ce soit l’école ou les administrations, est une lutte perpétuelle.

Force est de constater que jusqu’à présent, les solutions apportées ne se sont pas toujours révélées efficaces et n’enregistrent pas les résultats escomptés. Elles devraient s’engager plus encore dans le soutien aux parents dans l’exercice fondamental de leurs responsabilités, au cœur de la famille en tant que fondement de l’identité première. L’absence d’une ou plusieurs sécurités matérielles ou sociales – dont les parents devraient pouvoir être garants – ne permet pas aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux.

Si la volonté est bien celle de conforter un modèle de société où tout individu est considéré comme un citoyen à part entière pour lequel les droits nécessaires à sa dignité, à sa reconnaissance et à son émancipation sont intangibles, alors différentes politiques doivent être activées comme levier pour que la lutte contre la pauvreté au cœur des cellules familiales s’affirme comme un enjeu d’urgence.

Olga Zrihen (dans "Familles, qui êtes-vous?", édition Centre d’Action Laïque, ISBN 978-2-87504-021-3, dont l'ouvrage entier -140 pages- est téléchargeable gratuitement sur www.laicite.be)


Table des matières

Introduction, par Henri Bartholomeeusen (La famille laïque : protéiforme, évolutive et libre)

La mutation des structures familiales, par Delphine Chabbert (Situations de vie et besoins des parents d’aujourd’hui)

Évolution progressiste du droit familial, par Nicole Gallus (De la norme contraignante de l’autonomie)

Critique du dogme familialiste, par Nathalie Rubel (La famille en toute laïcité : deux pistes de réflexion)

Des droits équivalents pour tous les membres de la famille, par Viviane Teitelbaum (Une sécurité sociale plus forte et plus juste : l’individualisation des droits sociaux)

Bon ou mauvais genre ?, par Françoise Claude et Sylvie Lausberg (Le genre, ce sont (surtout) des rapports sociaux + La théorie du genre n’existe pas)

Lecture socio-économique, par Olga Zrihen (Le dernier rempart contre la précarité ?)

Le contrôle des naissances, par Jean-Jacques Amy (Enfant(s) : quand je veux et si je veux)

Au-delà de la parenté biologique, par Françoise Goffinet et Julie Papazoglou (Ouvrir son foyer à un jeune venu d’ailleurs + L’adoption d’enfants placés : Tabou ou mesure de protection à part entière ?)

Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Évras), par Katty Renard, Pascal Graulus et Sylvie Lausberg

La Fédération Wallonie-Bruxelle nous tend l’ÉVRAS

Comment ça se passe l’ÉVRAS ?!

Rendre l’ÉVRAS… sexy !